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20/06/2017

Jean-Baptiste Vallet, 39 ans, conseille de grandes entreprises et des fonds d’investissements dans leur stratégie digitale. Il est par ailleurs professeur en stratégie digitale dans des MBA de France et aux États-Unis. Diplômé de Sciences Po, et de l’ESCP, Jean-Baptiste Vallet a travaillé pour la DG de Lagardère Active avant de rejoindre le conseil en stratégie chez Deloitte. Créateur de l’agence mobile Système Polaire, créateur du Vivaki Institute pour Publicis Group, il est consultant spécialisé en entreprise et pour des fonds d’investissement. Il dirige aussi les MBA spécialisés d’une école de commerce et est professeur en stratégie digitale, en France et aux Etats Unis. Il est auteur de l’ouvrage « Le génie français n’est pas mort », paru en 2015 aux Editions du Cherche Midi.

Interpellés par une tribune qu’il a fait paraître dans les Echos, fin 2016  (La karcherisation de l’économie P2P), nous l’avons questionné sur sa vision des transformations en cours dans le domaine du transport des personnes…. Un dialogue engagé qui intervient sur fond de conflit social chez les chauffeurs Uber et autres VTC.

Blablacar pour le covoiturage, le taxi avec Uber, la location de voitures entre particuliers sur Drivy… L’usage de la voiture chez les particuliers est en plein chambardement, avec toutes ces plateformes d’intermédiation. La plus connue, Uber, a bousculé en quelques mois tout un univers. Au point que l’uberisation est passée dans le langage courant. Le mot résume la concurrence mortelle à laquelle les entreprises les plus installées sont exposées, quand le Web autorise de nouvelles propositions de valeurs. En permettant la mise en relation directe entre producteurs et consommateurs de services sur Internet, on fluidifie les échanges, on démocratise l’accès au service, on réduit les barrières à l’entrée… Les rôles sont même interchangeables, (on pourra ainsi simultanément se déclarer offreur et consommateur du même service : louer la voiture d’un autre et proposer sa propre voiture à la location. Destruction de l’ancien monde pour permettre la place à un nouveau monde plein d’avenir… Les artisans taxis n’avaient qu’à être plus aimables, plus disponibles et moins chers, la concurrence est saine dans tous les secteurs, a-t-on pu entendre….

Une vision qui semble démentie par les conflits médiatisés tout au long de l’année 2016 avec l’apothéose de décembre : ni les taxis, ni les chauffeurs affiliés à Uber, n’estiment obtenir une juste rétribution de leur activité. Dans la même journée, le 15 décembre, les conducteurs Uber commençaient une grève et les taxis bloquaient les aéroports (alors même qu’Uber ne paie presque pas d’impôt sur les sociétés en France…). Paradoxal ? Pas pour Jean-Baptiste Vallet qui explique que les distorsions de marché ont juste fait le malheur de toute la filière.

Q – Uber est l’emblème d’une économie collaborative qui constitue un nouveau modèle de consommation et de société. Vous faites partie de ses détracteurs… 

Jean-Baptiste Vallet : Depuis 2010 et la parution du livre de Botsman et Rogers ” What’s mine is yours“, le terme économie collaborative s’est installé dans nos sociétés post-modernes, annonçant un nouveau modèle de société où le partage des biens, des espaces et des outils deviendrait la norme. Portée par la technologie digitale, cette nouvelle économie en réseau permettrait de produire de la valeur collective, transformerait les modes d’organisation du travail, mutualiserait les ressources, favorisant l’usage plutôt que la possession. Bref, l’économie peer-to-peer changerait tout, vers le mieux.

Q – Il y a bien des aspects positifs ! Pour ce qui est du transport, cela permet de capter des clients qui ne seraient pas utilisateurs de services classiques. Les VTC génèrent une nouvelle  demande, le prêt de véhicules entre particuliers également et dans le BtoB, l’autopartage BtoB créé de nouvelles mobilités, le covoiturage optimise les déplacements…

Jean-Baptiste Vallet : Il y a un prix à payer, la casse des équilibres socio-économiques. Je prends souvent un petit exemple. Imaginons que je veuille louer une machine à tailler les haies. Bien sûr, avec l’économie collaborative, je vais sur une plateforme dédiée pour louer la machine, et je paye un quidam pour l’usage de l’engin. Jusque-là, pas de problème. Mettons-nous maintenant à la place de l’entreprise qui produit l’outil : qui dit partage de ses produits, dit moins d’achats, baisse du chiffre d’affaires, donc recherche de marges, politique d’achat très agressive avec des risques sur la qualité des produits et bien sûr, des conditions de travail toujours plus dégradées pour les ouvriers en bout de chaine. Ce n’est pas fini. Qui dit moins d’achats, dit diminution des marges, donc difficulté de réinvestissement, épuisement des ressources sur le marché, et plus tard, obsolescence du produit, avec des conséquences sur la vitalité de la marque. Donc, cercle vicieux : cost-killing, nouvelle baisse de qualité, nouvel abaissement du prix, nouvelle diminution des marges. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Q – D’accord ! Mais à côté de cela de nouveaux services générateurs d’emplois se créent. Ainsi, autour d’Airbnb, des conciergeries  voient le jour pour que les particuliers puissent gérer les locations. Autour de l’autopartage de véhicules, on assiste au boom de la télématique embarquée pour créer un véritable véhicule connecté. La mise au point de nouveaux boitiers permet la connexion du véhicule, sans passer par l’échange physique de  clés, ce qui facilite la mise en relation entre les personnes. Dans le domaine du covoiturage, des applications sont inventées,  des aires se construisent. Tout n’est pas destructeur ! Au contraire cela peut aussi créer de nouveaux emplois dans les services, le digital, les objets connectés.

Jean-Baptiste Vallet : Quoiqu’il en soit, il est indispensable de réguler l’économie pour contre carrer les effets pervers de ces nouveaux modèles. Heureusement, c’est en cours….  Aux Etats-Unis, le citoyen se lève contre cette nouvelle économie qui supprime son emploi. Ailleurs dans le monde aussi, les Drivy, Zilock et autres Airbnb se font contraindre par les États trop conscients des dérives qu’ils sous-tendent. A Londres, en octobre dernier, Uber, la plateforme emblématique de cette nouvelle économie s’est fait taper sur les doigts pour travail salarié dissimulé. Il est temps qu’une régulation encadre l’usage collaboratif, que toute monétisation via une plateforme donne lieu à une comptabilisation en bonne et due forme, et que les modèles économiques de ces acteurs carnassiers soient suivis par les autorités fiscales. La “police” est encore le meilleur moyen de garantir la pérennité de notre modèle social, si précieux.

 

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